Robert
Assaraf
L'Espagne et
les Juifs Sepharades du Maroc
La nationalité
espagnole pour les Sépharades est un vieux rêve
de nombreuses générations. En 1492, année
de la découverte de l'Amérique, nosancêtres
encore vivants, par chance, ont été expulsés
en masse. Certainsont pu s'évader vers le Portugal
qui les a, également, expulsé en 1494,par
la même loi de l'Inquisition fanatique. Beaucoup,
heureusement, onttrouvé un bateau pour être
accueillis au Maroc, par le port d'Asilah.
Les sépharades
sont des expulsés, victimes d'un fanatisme religieuxcriminel,
qu'ils ont connu, alors à plusieurs reprises.
En particulier parles Almohades - entre le 12ème
et le 13ème siècle - puis par l'Inquisition.
Les Juifs, à la fin du XVème siècle
ont été liquidés dans leur vie
et leurs biens, par ordre de l'Eglise Chrétienne
de l'époque, avec un Edit de l'Inquisition sans
recours. Malgré cela, génération
après génération, certains de nos
ancêtres, curieusement, ont espéré
leur retour en Espagne. Ce retour, nous le verrons historiquement
a été refusé.
La première
tentative sérieuse, mais sans résultat,
a été celle des Juifs de Tétouan
et de Tanger, mais aussi de Azilah, Ksar El Kébir
ou Chaouen qui ont fui le Maroc à l'aube d'une
guerre avec l'Espagne, en 1859. Au milieu des années
1850, l'Espagne connaît des difficultés
intérieures considérables. Elle est humiliée
par le succès français en Algérie
et l'implantation des Anglais à Mogador et Tanger.
Elle cherche une revanche
au Maroc. Le Général Leopoldo O'Donnel,
chef du gouvernement et ministre de la Défense
de l'Espagne, veut une « bonne guerre »
contre le Maroc, au-delà de l'influence française
et britannique sur le Sultan Moulay Abderrahmane.
En 1856, on relève
un premier prétexte espagnol contre le Maroc
qui refuse de dédommager l'arraisonnement d'un
de ses navires qui a fait plusieurs morts et blessés.
La presse madrilène va, alors, jusqu'à
rappeler l'affaire d'un Juif tunisien, Victor Darmon,
en 1844, qui bénéficiait de la protection
espagnole à Mazagan. Il a été condamné
à mort et exécuté, dès 1845,
pour s'être battu contre un musulman qui l'accusait
d'avoir des rapports avec sa femme.
De 1856 à
1859, la presse de Madrid ne cessera de demander une
déclaration de guerre contre le Maroc. Le Général
Leopoldo O'Donnel renforce les présides de Ceuta
et Melilla, harcelés par les tribus riffaines.
Notamment, en 1856, une attaque contre Ceuta permet
au Général O'Donnel de demander au Sultan,
la tête des responsables riffains. La mort du
Sultan Moulay Abderrahmane, le 28 août 1859, permet
à son fils, Sidi Mohammed, de s'en prendre à
l'Espagne. L'Angleterre, d'abord opposée, laisse
l'Espagne démontrer sa ferveur religieuse et
patriotique contre le Maroc à la condition de
ne pas toucher à Tanger. La France laisse faire.
En automne 1859,
les Juifs du Nord du Maroc tremblent d'une guerre et
des razzias des tribus du Rif. Ils partent, pour ceux
qui en ont les moyens, se réfugier d'abord à
ibraltar, auprès de leurs familles, ensuite dans
des camps organisés à la demande des Anglais,
à Algésiras, Malaga, Tarifa et Cadix :
« Pour la première fois, les Espagnols
passent, donc, outre à l'Editorial d'expulsion
en faveur, disent-ils, des Hébreux fuyant l'anarchie
et la sauvagerie maures. »
Pour aller vite,
rappelons que le Général O'Donnel déclare
la guerre au Maroc, le 28 octobre 1859, et 50 000 soldats
débarquent à Ceuta le 11décembre.
Les Marocains, vainqueurs d'Isly en 1578 (la bataille
des Trois Rois), sont, à présent, peu
équipés. Malgré une crise de choléra
qui les retarde, les troupes espagnoles, entrent à
Tétouan le 3 février 1860.
Cette ville comprenait
35 000 habitants dont 10 000 Juifs, le plus grand nombre
représentant les classes moyennes ou pauvres
bloquées à Tétouan, s'étaient
enfermés dans la Juderia. Les riffains, une fois
encore, profitent du désastre pour tuer et piller
la ville et, en particulier, pour liquider le quartier
juif. Donc, l'arrivée des Espagnols est ressentie
par les Juifs décimés comme celle des
sauveurs avec les généraux O'Donnel et
Prim qui parlent de la « Glorieuse campagne d'Afrique
».
Les extrémistes
de Madrid, pendant 2 ans, vont réclamer une conquête
du Maroc, pour propager la religion catholique. Il s'agit
véritablement d'une guerre de religion, qui a
amené de nombreux Juifs à se convertir
au catholicisme, dont plusieurs jeunes filles par le
mariage. Les Espagnols créent une véritable
Junta pour sortir les Juifs de la position de Dhimmis.
Mais, après deux ans d'occupation militaire,
les Juifs sont ignorés et reviennent à
leur situation de départ. Avec, en plus, la crainte
d'être accusés, par les musulmans, d'avoir
coopéré avec l'ennemi.. Une fois encore,
en 1862, les Espagnols abandonnent les Juifs qu'ils
ont utilisés, le temps nécessaire. Le
Sultan cherchant à récupérer sa
ville, accepte de payer la moitié d'une indemnité
de guerre de 20 millions de Duros (soit deux années
de revenus du Makhzen). La deuxième moitié
devait être payée en 25 ans, par un prélèvement
de 50 % des droits de douanes recueillis dans les ports
marocains par des « recuadores ».
Dans leur peur,
les Juifs font appel, de leur côté, à
toutes les aides,en Angleterre auprès de Sir
Moses Montefiore, en France auprès de Rotschild
qui avait envoyé un médecin à Tétouan
en 1859 et de l'Alliance Israélite Universelle
qui ouvre sa première école marocaine
à Tétouan, en 1862.
Des interventions
sont faites auprès du Général O'Donnel
pour accorder des passeports à des Juifs de Tétouan
qui voulaient s'installer en Espagne. Rien, évidemment
n'a été accordé, alors que les
troupes de l'Espagne, victorieuse, se retirent contre
la rançon, le 2 mai 1862, en oubliant les Juifs
qui avaient été manipulés. Ceux
qu'un sénateur, Angel Palido, avait qualifié
dans un livre retentissant des « Espagnols sans
patrie ». Heureusement, le Pacha de Tétouan
saura calmer les Juifs et les Musulmans, en allant jusqu'à
maintenir la Junta avec des juifs, si loin de la tradition
de la Dhimma.
Un autre événement
historique, en juillet 1863, donne un deuxième
exemple du leurre espagnol en faveur des Juifs. A Safi,
le percepteur espagnol, le « recuador »
du port de Safi, un prêtre est retrouvé
mort dans sa maison, un matin. Son domestique, un jeune
Juif de 14 ans, Aakan (Yaacob en berbère) Ben
Yehouda Wizman est arrêté pour mpoisonnement
de son patron.
Le garçon
torturé, donne des noms à tort et à
travers. Il dénonce, contre des romesses, deux
complices imaginaires qui avaient des relations avec
le prêtre : Makhlouf Aflalo et Saada Ben Moyal
qui sont arrêtés. En résumé,
le jeune Aakan est accusé et, un Elias Allouche
né en Tunisie et de nationalité turque
est, également arrêté et transféré
à Tanger. Dans cette ville, le Consul Général
d'Espagne, Merry y Colon impose l'exécution du
pauvre Allouch qui a eu lieu le 13 septembre 1863. Les
4 autres suspects, dont 2 ont été transférés
à Tanger sont condamnés à mort
par le Consul Général Merry y Colon qui
demande leur exécution. « Ce qui rappelle,
à nouveau, les vieux démons anti-juifs
de l'Espagne », déclarent les Juifs de
l'époque. Francisco
Merry y Colon est, en réalité, furieux
contre les Juifs soumis à Tétouan qui
sont devenus des anglophiles.
Le 19 septembre
1863, les membres de la Junta de Tanger se décident,
enfin, à réagir. Ils appellent le Board
of Deputies de Londres, l'Alliance Israélite
Universelle et le Consistoire Central de Paris. Sir
Montefiore est appelé au secours contre Don Francisco
Merry Colon. Une véritable campagne de presse
juive est menée en Europe contre l'Espagne. Enfin,
Sir Moses Montefiore accepte de monter une opération
d'envergure. Rappelons, très rapidement, que
Sir Montefiore est lié à la famille de
Rotschild. Il est immensément riche et un ami
de la Reine Victoria. Il est, également,
par le mariage de sa sour, Sarah, beau-frère
de Judah Guédalia, négociant de Mogador
installé en Angleterre. C'est le neveu, Haïm
Guedalia, qui accompagnera son oncle, Sir Montefiore,
au Maroc. Sans oublier, pour la simple chronique, qu'un
fils de Samuel, frère de Moses Montefiore, a
épousé une Hatchwell de Tanger et que
Sarah, épousera, en deuxième noce, un
autre marocain, Abraham Israël, négociant
de Gibraltar originaire de Tétouan.
Sir Montefiore, âgé de 79 ans, sera, donc,
influencé par des parents qui ont gardé
un lien vivant avec leur famille marocaine. La mission
est « de libérer les deux frères
juifs en prison à Tanger et de défendre
l'honneur de la Communauté Juive », dit-il,
à son départ de Douvres, le 17 novembre
1863. Bon diplomate, il séjourne d'abord à
Madrid où il est reçu par la Reine Elisabeth
II. Il rencontre le Premier ministre, le Marquis de
Miraflores et le ministre de la Guerre, le célèbre
général O'Donnel, devenu Marquis de Tétouan.
Il obtient très vite, selon une déclaration
en espagnol ronflant « l'assurance que l'Espagne
était loin de mener une nouvelle croisade contre
les Juifs du Maroc ». Par ailleurs, des instructions
seraient données, à Don Francisco Merry
Colon, de renoncer à l'exécution des deux
Juifs condamnés à mort à Tanger.
Voire même, une aide assurée à Sir
Montefiore pour obtenir l'amélioration du sort
des Juifs du
Maroc.
Pour ce qui intéresse
notre sujet, Haïm Guedalia, neveu de Moses Montefiore,
mène de son côté, une campagne pour
le transfert, en Espagne, du judaïsme marocain,
notamment les Juifs du Nord, restés liés
aux espagnols, par la langue et la courte occupation
militaire. Haïm Guedalia va faire pression sur
le Général Prim, ministre des Affaires
Etrangères, pour obtenir la révocation
de l'Edit d'expulsion de l'Inquisition de 1492. Malgré
l'aide des Généraux du gouvernement et
la relance de la Reine Elisabeth II, les préjugés
de l'Eglise Espagnole bloqueront le projet, sans lequel
un retour de Juifs en Espagne reste illégal.
Nous savons que le Cardinal de Saragosse est intervenu
fermement auprès de la Reine pour imposer un
interdit de la révocation de l'Edit de l'Inquisition,
considéré comme sacré..
Sir Montefiore
va se contenter d'assurer sa mission, en sauvant les
deux frères juifs qui seront libérés
de la prison de Tanger, puis plus tard d'obtenir du
Sultan Sidi Mohammed, lors d'une réception officielle
éclatante à Marrrakech un véritable
dahir confirmant la protection des Juifs. Une protection,
au-delà du passé, sur tout le territoire
chérifien du Maroc.
Ce Dahir officiel
sera remis par Sir Montefiore, à Madrid, à
la Reine d'Espagne le 17 février 1864, et, à
Paris, à Napoléon III, le 31 mars. A son
retour à Londres, Sir Montefiore est félicité
officiellement le 13 avril. Concernant la nationalité
ou le retour des Juifs, l'Espagne les a rejeté.
Napoléon III aura accordé à 3 commerçants
Juifs de Fès, par Senatus-Consult, la nationalité
française, à titre personnel. L'Angleterre
continuera à accueillir quelques commerçants
à Londres ou à Manchesterpour conforter
son installation commerciale à Mogador ou à
Tanger.
Pour la très
grande partie de la Communauté Juive du Sud ou
du Nord, liée par certains de ses membres aux
trois puissances colonialistes dans les grands ports
du Maroc, le Juif reste un « sujet » du
Sultan qui bénéficie d'une protection
de type religieux, la Dhimma ancestrale.
Nous savons que
les Cortes d'Espagne ont voté, plus tard, deux
lois : Pendant le XIXème et le début du
XXème siècle, seules des protections individuelles
ont été accordées, par l'Espagne,
dans les pays de l'Empire Ottoman et au Maroc dans le
cadre du système des capitulations.
En 1924, lors de
la suppression des capitulations par le Traité
de Lausanne, les anciens sujets de l'Empire Ottoman,
la nationalité espagnole est accordée
aux anciens protégés, par un décret-loi
du dictateur Primo Rivera : avec un délai irrévocable
de 6 ans pour transformer la protection en nationalité,
sans avoir à transférer sa résidence
en Espagne.
En janvier 1949,
le Général Franco édite un nouveau
décret-loi valable pour les sépharades
de Grèce et d'Egypte, représentant une
extension du décret-loi de 1924, au profit des
citoyens de pays qui avaient maintenu des capitulations.
C'est le fond et
les limites d'un décret-loi, que la propagande
franquiste présente comme « l'attribution
de la nationalité espagnole aux sépharades
de culture espagnole.»
CONCLUSION
En dehors de quelques
commerçants qui ont bénéficié,
de diverses manières, la protection espagnole
(portugaise, italienne, française ou anglaise
), les Juifs marocains de Tanger et du Nord sont restés
des hispanisants passionnés. Mais ils n'ont jamais
réussi à lever la réticence du
clergé espagnol à l'égard d'un
retour des Juifs. On peut rappeler qu'en 1992, à
l'occasion du 5ème siècle de l'expulsion
d'Espagne par l'Inquisition, une nouvelle démarche
aurait été faite, à titre personnel,
auprès du Roi Juan Carlos, l'actuel Roi d'Espagne,
connu pour son libéralisme et son ouverture d'esprit,
qui n'a pas réussi à faire lever l'Edit
d'expulsion. Les Juifs, aux yeux des religieux espagnols,
sont toujours rejetés. Le Cardinal de Saragosse,
à nouveau en 1992, a repris la thèse constante
du caractère sacré d'une décision
de l'Inquisition qui a brûlé des Juifs
par milliers ou qui les a converti par la force, ( les
marronnes ) avant de se résoudre à rejeter
le reste à la mer.
Les décrets-lois
de 1924 et de 1949, n'ont eu aucun effet sur une attribution
marquante et, encore moins, sur un retour important
des Juifs en Espagne. D'autant que la tradition religieuse
espagnole, d'autrefois, garde, encore, des racines profondes.